Ne vous fendez qu'à bon escient !
On « se fend » de plus en plus dans les colonnes de nos journaux : d’un don, d’un message, d’une confidence… Plus, ce serait trop pour un de nos lecteurs, lequel, avec raison, met en garde contre les excès.
D’abord, il convient de rappeler que ce tour, s’il nous vient de l’univers raffiné de l’escrime (le mouvement consiste à porter vivement une jambe en avant en laissant l’autre sur place), n’est pas un parangon d’élégance stylistique. « Familier », avertissent, pour une fois unanimes, Petit Larousse et Petit Robert. « Populaire », renchérissent Littré et Trésor de la langue française. « Argotique », surenchérit le Wiktionnaire de la Toile. « Vulgaire », tranche le Dictionnaire de l’Académie française, des immortels se devant de porter l’estocade. On aurait compris à moins que ledit tour ne sied pas à tous les registres et qu’il ressortit plutôt à la langue relâchée. À consommer avec modération, donc, et dans un contexte plus propice au gros qui tache qu’au cru classé.
Ensuite, l’expression n’est pas, il s’en faut, dénuée de connotations péjoratives. Certes, se fendre sera toujours mieux venu que le contraire : c’est celui qui « ne s’est pas fendu » qui passe pour un rapiat (on dit désormais une « pince ») ! Il n’empêche que, quand on le fait, c’est sous la contrainte et à contrecœur. Là encore, nos dictionnaires font chorus : l’Académie parle de « générosité inaccoutumée », Larousse de « prodigalité inhabituelle ». On ne saurait mieux dire que, si l’on se fend d’un chèque pour une œuvre, ce n’est flatteur pour personne : ni pour le donateur dont le geste manque alors de spontanéité, ni pour une cause que l’on honore visiblement par peur du qu’en-dira-t-on !
La prudence est par conséquent de mise : le souci, louable en soi, de renouveler son expression ne doit pas conduire à prendre des libertés avec le sens, encore moins à compromettre la clarté du message. « Fendre l’armure » peut paraître opportun dès lors que l’on souhaite, tel un Jospin en son temps, renvoyer de soi une image moins guindée. Mais n’allons pas nous fendre la pêche là où rioter suffirait à la peine !




