De l'ingérence à l'ingérable :
le charme (discret) de l'étymologie
Il est des semaines où l’on se dit que le latin a beau passer pour une langue morte, il reste au cœur de l’actualité. Et ce, même si les chemins qui nous y ramènent relèvent moins de l’autoroute que de la tortille…
Venezuela, Cuba, Iran : l’ingérence est sur toutes les lèvres, qu’elles chantent les louanges d’un Donald Trump ou, au contraire, fassent la fine bouche sur ses méthodes expéditives. Il est vrai que cette lointaine descendante du verbe latin ingerere (littéralement : « porter dans ») a tout pour plaire aux adeptes du retournement de veste. D’abord suspecte, pour ne pas dire franchement mal vue : elle est, dans sa part sombre, synonyme d’immixtion, cette fâcheuse tendance à… s’immiscer dans les affaires des autres. Puis rachetée par une diplomatie internationale que l’on sait par essence encline à arrondir les angles : cette dernière ne nous a-t-elle pas pondu vite fait un « devoir », voire un « droit d’ingérence », flanquant même l’un et l’autre de l’épithète qui va bien, à savoir « humanitaire » ? C’est que le proverbe aurait tout faux : quand chacun reste chez soi, les vaches ne sont pas forcément bien gardées !
Pas de chance pour la langue, laquelle, pour couper court à toute ambiguïté, avait pourtant pris la précaution de nous fournir un autre dérivé : pas question de confondre la serviette de l’ingérence et le torchon de l’ingestion, chasse quasi gardée du service des urgences, trop souvent voué à remédier à la dangereuse appétence de nos jeunes enfants pour les piles plates…
Là où les choses se compliquent, c’est avec l’adjectif ingérable, issu lui aussi de l’ingerere susdit : celui-là se dit logiquement de toute substance qui peut être ingérée ou absorbée. Mais se récrieront probablement les détracteurs de l’hôte de la Maison-Blanche, qu’ils trouvent précisément ingérable parce qu’ils ne peuvent pas avaler ses frasques ! On aura compris dans ce cas que l’on a affaire à un autre ingérable, celui qu'il est impossible de... gérer ! Faut-il vraiment rappeler ici que le préfixe latin in a deux vocations distinctes : il marque à la fois l’introduction et la négation. On vous laisse… digérer tout ça ?




