Quand on se la pétait
moins qu'on ne « s'encroyait »
Il y a toujours quelque chose à glaner chez Franz-Olivier Giesbert. Sur le fond bien sûr : il en est peu comme lui qui puissent se targuer d’avoir fréquenté d’aussi près les monstres sacrés de notre marigot politique…
Mais aussi, la lecture passionnée de son Histoire intime de la Ve République en avait déjà persuadé l’auteur de ces lignes, sur la forme. Le drôle, en effet, n’a pas son pareil pour parsemer une prose fluide et souvent poétique de quelques vocables inédits qui ne sauraient passer inaperçus. Témoin ce verbe s’encroire dont votre serviteur confesse volontiers qu’il ne l’avait jamais croisé au cours d’une existence pourtant consacrée aux mots.
Évoquant Bourvil et Fernandel en des termes qui trahissent assez l’admiration qu’il leur voue (« Chez eux, bien sûr, pas d’arrogance, mais une modestie qui confine parfois à l’orgueil, jamais à la vanité, dont ils sont totalement dépourvus »), FOG ajoute à la page 243 de son tout récent Voyage dans la France d’avant (Gallimard) : « En dépit de leur célébrité, ces deux-là ne s’encroyaient pas. » On devine sans peine, le contexte étant suffisamment net, qu’ils ne faisaient pas les fiers, qu’ils ne se donnaient pas d’importance, qu’ils ne paradaient ni ne se pavanaient. Pour sacrifier au parler d’aujourd’hui, qu’ils ne s’y croyaient pas, qu’ils ne se la jouaient ni ne se la pétaient.
Le temps de poser l’ouvrage pour vérifier que ce s’encroire n’avait laissé de traces ni à l’Académie, ni dans le Trésor de la langue française, ni même dans un Officiel du Scrabble pourtant enclin à tirer sur tout ce qui bouge, une recherche plus approfondie nous conduisait, sous l’égide du linguiste Mathieu Avanzi, du côté du Sud-Est, de la Bourgogne au pourtour méditerranéen via les traboules lyonnaises et la région vaudoise. Et notre auteur ne se reconnaît-il pas deux pôles, l’un normand, l’autre… provençal ?
Cerise sur le gâteau pour qui userait de l’élégant « à les en croire », il se pourrait que ledit tour se fût écrit « à les encroire », le vieux français s’encroire à ayant signifié « s’en rapporter à ». On n’en demandait pas tant, mais on prend !




