Ô temps, décale ton vol !
À quelque chose malheur est toujours bon : dans les hémicycles de la République, on n’a jamais été aussi attentif au sens précis des mots que par ces temps crépusculaires qui courent au naufrage.
Un exemple parmi cent : le soin tout particulier que PR et PM (les moins initiés au jargon des milieux politiciens auront deviné que l’on faisait là allusion au président de la République et à son Premier ministre) ont mis à définir le renvoi à des jours meilleurs d’une réforme des retraites qui avait pourtant, en son temps, fait couler autant d’encre que de bave. Ni « abrogation » ni « suspension », a tranché le chef de l’État entre deux avions, seulement un « décalage ». « Suspension », a fait mine de ne pas entendre le Premier ministre pour mieux graver ce dernier vocable dans le marbre, par le biais d’une lettre rectificative au budget de la Sécurité sociale.
Pas sûr qu’entre le fait de décaler quelque chose dans le temps et celui de le suspendre pour un temps il y ait l’épaisseur d’une feuille à cigarette mais, en matière de compromis, il sied avant tout que chaque clan dispose de sa grille de lecture, autrement dit ait des mots différents pour désigner la même chose. Au décalage le soin de laisser croire que ce n’est que partie remise, à la suspension, de souffler à l’oreille des socialistes (message apparemment reçu Faure et clair, puisque censure il n’y a pas eu) que ce qui est suspendu n’a pas forcément vocation à être dépendu. Et que l’on ne vienne pas nous dire que c’est là simple querelle de mots : avec le second, la vie continue ; avec le premier, ce sont cinq cent soixante-dix-sept chômeurs potentiels de plus !
Pour autant, le chroniqueur de langue cache sa joie. Si les mots reprennent le pouvoir, c’est surtout que plus personne ne semble en mesure de reprendre les rênes. Et l’histoire est là pour nous rappeler que, chaque fois que l’on a cru devoir jouer sur eux (indépendance dans l’interdépendance, croissance négative, récession positive), c’était moins pour agir que pour gagner du temps. Mais ces palabres byzantines ne risquent-elles pas de passer bientôt pour du temps perdu ?




