Un seul mot vous manque,
et tout est dépeuplé !

< dimanche 6 octobre 2024 >
Chronique

Lamartine ne nous en voudra pas de détourner ainsi son célèbre et magnifique alexandrin : le poète sait mieux que quiconque combien chaque mot compte, dans une phrase comme dans un vers…

La scène se déroule, la semaine dernière, sur le plateau de « 20 h 30 le dimanche ». Invité d’honneur, appelé à se produire dans ce que Laurent Delahousse appelle invariablement le « live » : le chanteur Calogero. Pour l’accueillir dignement et servir d’arrière-plan à l’entretien de début d’émission, on a dressé un panneau d’une dizaine de mètres de long sur trois de haut. À gauche de la photographie (superbe) en noir et blanc, ledit chanteur, la mer infinie derrière lui. Sur toute la partie droite s’écrit une phrase censée le résumer et inciter le public à aller l’écouter : « Je crois qu’on ne peut pas me comprendre tant qu’on ne m’a pas vu sur scène : c’est là que je suis le plus vrai. » C’est du moins ce que lit l’animateur, le nez plongé dans ses notes, dos à la citation.

Ce qui s’est affiché en très grosses lettres sur l’écran, c’est la même phrase, évidemment, mais à un verbe près : « qu’on ne pas me comprendre ». Il aura fallu quelques secondes au téléspectateur encore éveillé pour s’en apercevoir, alors qu’en amont des heures de préparation et de répétition n’y ont manifestement pas suffi. Ou alors on se sera dit que ce n’était pas bien grave, que chacun comprendrait ; que cela ne méritait pas, en tout cas, que l’on prît la peine ni le temps de rectifier. Au demeurant, la langue n’est pas même en cause. L’esthétique, tout au plus !

Parmi les lecteurs de cette chronique eux-mêmes, il s’en trouvera pour confirmer qu’il n’y a pas mort d’homme, et l’actualité ne leur donnera pas tort. On nous rappellera que « l’erreur est humaine », oubliant le « perseverare diabolicum » qui, dans la foulée, vient nuancer cette ode à l’indulgence. Ce n’est que trop souvent, en effet, que l’univers médiatique se rend coupable de pareils à-peu-près : syntaxe et orthographe y sont régulièrement mises à mal, par ignorance quelquefois, par négligence souvent.

Que l’école y soit pour quelque chose n’est pas à exclure. N’en commençons pas moins par balayer devant notre porte. Sinon, quel poids pourrons-nous avoir auprès de nos enfants et petits-enfants quand nous leur conseillerons de se relire, et deux fois plutôt qu’une, au moment de remettre leur devoir ?

Avant de réformer la langue, n’importerait-il pas de nous réformer nous-mêmes ?