Anatomie d'un piège :
« Un guet-apens, ça va ;
plus, bonjour les dégâts ! »
Depuis la réforme de 1990, laquelle a sacrifié la logique sur l’autel de la simplicité, les mots composés ne font plus peur. Le casse-couilles peut désormais s’écrire casse-couille, ce qui fait qu’il n’en est plus un !
Partant, la dictée de compétition a perdu un de ses gisements favoris. Tolérances et variantes se sont multipliées au point de rendre la plupart des pièges inopérants : au pluriel, on écrit aujourd’hui indifféremment abat-jour et abat-jours, pisse-vinaigre et pisse-vinaigres. Même les gratte-ciels ne sont plus hors la loi, c’est dire...
Parmi les rares traquenards à avoir survécu à ce nivellement par le bas, le guet-apens. Ce n’est pas que le « s » (des guets-apens) qu’impose le pluriel au premier élément constitue un défi à la logique, il s’en faut, mais beaucoup rechignent à y recourir en invoquant la prononciation : celle-ci est en effet la même au singulier et au pluriel, et que le « s » final puisse ne jouer aucun rôle dans la liaison en chagrine plus d’un !
On a beau savoir (et Grevisse nous le rappelle pour le cas où on l’aurait oublié) que ledit « s » se fait discret dans le pluriel des locutions nominales (que l’on songe aux moulins à vent, aux pots à tabac et aux vers à soie !), on n’est pas pour autant prêt à faire la liaison avec la consonne qui précède ! À y bien regarder, cependant, la chose n’est pas si rare au royaume des noms composés : les arcs-en-ciel, les crocs-en-jambe, les prêts-à-porter sont là pour le prouver.
Du moins le problème de la marque du pluriel ne se pose-t-il pas pour le second élément, le « s » de guet-apens étant présent dès le singulier. Mais ce qui rassure pour la grammaire ne manque pas d’étonner pour le sens : qu’est-ce donc que cet apens qui a disparu depuis belle lurette de notre langue ? Eh bien, il s’agit là d’un vestige du participe passé de l’ancien français apenser, un dérivé de notre penser qui signifiait « réfléchir, s’aviser de ». Ce guet-apens n’est donc rien d’autre qu’une embuscade qui a été soigneusement préparée et qui tombe de ce fait sous le coup de la préméditation ! Il suffisait… d’y penser, pas vrai ?




