Pour l'étymologie, au commencement
n'est pas toujours le verbe !

< dimanche 18 juin 2023 >
Chronique

En Corée du Nord, on ne badine pas avec le suicide : Kim Jong-Un vient tout simplement de l'interdire sur son territoire, n'y voyant ni plus ni moins qu'« un défi social clair et un acte de trahison contre le pays ».

De façon plus modeste et sans doute plus raisonnable, l'auteur de ces lignes voyait surtout dans le fait de se suicider un acte de trahison contre l'étymologie et la grammaire. On ne trouvera rien à redire au substantif suicide, lequel, sans mauvais jeu de mots, est pour sa part bien né. Il a été conçu au XVIIIe siècle sur le modèle de ces mots en -cide (homicide, régicide, en attendant génocide et féminicide) qui signent un meurtre : meurtre de soi-même, en l'occurrence, par adjonction du préfixe latin sui, « soi ». Jusque-là, rien qui n'ait été fait dans les règles.

Là où le bât s'est mis à blesser, c'est quand on a trouvé commode, dans la foulée (quelque soixante ans quand même !), de le flanquer d'un verbe. Se tuer devait paraître trop abrupt, sans compter qu'il faisait l'impasse sur l'intention : on pouvait déjà, à l'époque, se tuer sans le vouloir, même si, chez les François, les appliques ne fleurissaient pas encore aux abords des baignoires. Ainsi fut créé se suicider, au grand dam de force grammairiens qui crièrent aussitôt au pléonasme : le pronom réfléchi se ne reprenait-il pas, bien inutilement, le sui susdit ? Il se chuchote dans les colonnes du Dictionnaire historique de la langue française que le grand Voltaire en personne, qui préférait parler d'« homicide de soi-même », faisait partie du nombre. Il s'en trouva même au XIXe siècle qui, pour rafistoler ce mot jugé « mal formé » par l'Académie, voulurent faire de ce pronominal un intransitif : on ne se suiciderait plus, on suiciderait !

On n'allait pourtant pas s'arrêter en si bon chemin. Dès le siècle dernier, notre verbe devait encore — plaisamment, si l'on ose dire — devenir… transitif direct, suite au nombre croissant d'assassinats maquillés en suicides : qui ne s'est notamment demandé si l'on n'avait pas… suicidé Robert Boulin ? Considérée comme familière chez Larousse, comme ironique chez Robert, cette transitivité n'en a pas moins été accueillie par nos dictionnaires, au point de faire jurisprudence : ne dirait-on pas aujourd'hui que, du côté de Pyongyang, beaucoup rêvent de… démissionner Kim Jong-Un ?

Un livre reste décidément à écrire sur la dimension humoristique du solécisme…