La vie des mots
est un long fleuve... d'indulgence !

< dimanche 25 mars 2018 >
Chronique

Quand les dictionnaires et autres ouvrages de référence vous donnent tort, il suffit souvent d'attendre que l'avenir vous rende justice : l'usage, si contestable qu'il paraisse parfois, finit presque toujours par triompher.

Témoin l'expression de par. L'enseignant que nous fûmes n'a cessé de mettre en garde des étudiants prompts à en saturer leurs copies. C'est que le tour a un côté solennel et élégant, lequel donnerait du poids à un raisonnement qui n'en a guère : « De par sa formation de nouvelliste, Maupassant reste attaché à la concision... » Un brin lourdingue, certes (ce n'est pas pour rien que nous parlions de poids), mais voilà qui tranche sur le train-train auquel ne nous exposent que trop les conversations ordinaires !

Il y a peu de temps encore, cette tournure ne trouvait grâce aux yeux des autorités linguistiques que dans la locution figée de par le monde (« à travers le monde »), dont le parfum vieillot avait valeur d'absolution. Pour le reste, les Thomas, Girodet et consorts n'avaient pas de mots assez durs pour stigmatiser son emploi en lieu et place de « à cause de », « étant donné ». « Ce tour, lisait-on alors, alourdit la phrase, qui gagne à la suppression de la première préposition : "Elle était, par sa situation (ou par sa situation même) contrainte d'assister à ces soirées (mieux que de par sa situation)". »

Aujourd'hui, que disent les dictionnaires ? que de par signifie « à travers », mais aussi « du fait de » (Larousse) ; « à cause de, du fait de », renchérit Robert, qui cite de par ses convictions. Comme souvent, Hanse avait anticipé le mouvement en reconnaissant pour synonymes « par effet de », « conformément à », « grâce à », « en raison de ». Seuls les papys — et mamies, gare à l'écriture inclusive ! — de l'Académie font de la résistance, mais on sent bien que c'est pour la forme. Comme le susurrait la regrettée épouse d'Alain Rey, tous les puristes vont mourir, et ils ne seront pas remplacés...

Un bémol, pourtant, à cette euphorie de médiocre aloi. N'allez pour rien au monde écrire « de part », même si, pour plus d'un, l'étymologie vous disculpe : cette autre expression figée qu'est de par le roi serait, à l'origine, une déformation de de la part du roi ! Mais la langue n'est pas toujours bonne fille : ce qu'elle cède là, elle le reprend ici. Pour que l'orthographe évolue, ou plutôt revienne à ses anciennes amours, il va falloir patienter encore un peu !