Septante, huitante, nonante...

De drôles de numéraux !

< mardi 12 août 1997 >
Chronique

Simple coïncidence ou mouvement de fond ? Nos lecteurs, depuis quelques mois, plaident avec insistance, souvent même avec passion, pour le retour à ces formes anciennes de numéraux que sont septante et nonante. D'aucuns affirment même qu'ils s'en servent régulièrement en libellant leurs chèques, même si cet acte de résistance leur vaut des... fortunes diverses ! Reconnaissons avec ces francs-tireurs que notre façon de compter n'est pas précisément cohérente et qu'elle l'est en tout cas beaucoup moins que celle de nos voisins belges et suisses, lesquels en sont restés aux formes traditionnelles. Glissons-nous, ne fût-ce qu'un instant, dans la peau d'un étranger qui apprend notre langue : pourquoi, à partir de soixante, la base de calcul devient-elle vingt, alors que « quarante-douze » passerait pour une franche hérésie ? Pourquoi, pour quatre-vingts, recourons-nous à la multiplication alors que l'envie de substituer « deux-vingts » à quarante, « trois-vingts » à soixante ne nous effleure plus guère ? Mystère et boulier à la gomme... Tout au plus peut-on tenter d'expliquer, faute de le justifier, cet imbroglio : en rappelant par exemple que si nous utilisons aujourd'hui, pour l'essentiel, un système décimal, notre mode de calcul n'en reste pas moins influencé par une numération « vicésimale » (ayant pour base vingt) probablement héritée des Gaulois, et qui conservait les faveurs du Moyen Âge... Que l'on songe seulement à l'hôpital des Quinze-Vingts, fondé par Saint Louis au XIIIe siècle afin d'accueillir trois cents chevaliers (15 x 20) revenus aveugles de la croisade ! C'est ainsi que quatre-vingts aurait pris le meilleur sur oitante (du latin octoginta, huit fois dix) au milieu du XIIe siècle, quatre-vingt-dix sur nonante deux siècles et demi plus tard. Ce qui n'empêcha nullement les nombres issus du latin de se maintenir longtemps dans l'est de la France et dans le Midi, au besoin sous des formes diverses comme le prouve le doublet huitante/octante. Nos grammairiens, Vaugelas en tête, ne manquèrent pas de traiter ces rescapés comme de vulgaires archaïsmes. On les a connus plus inspirés...