« Les si n'aiment pas les ré » :
si j'aurais su, j'aurais pas retenu !

< dimanche 25 septembre 2011 >
Chronique

Voilà un titre qui donnera... des boutons à quiconque n'ignore pas, au contraire du Petit Gibus de notre enfance, que le futur et le conditionnel sont hors la loi après « si ».

Il faut dire que l'école élémentaire excellait hier à frapper les imaginations par le biais de phrases mnémotechniques d'une redoutable efficacité. Qui ne se souvient de cette question angoissée, censée nous rappeler sans coup férir la liste des sept conjonctions de coordination : « Mais où est donc M. Ornicar ? » Certes, il se trouvera des esprits chagrins pour supposer que la phrase en question n'a pas peu fait pour entretenir, dans plus d'une tête blonde, la confusion entre « ou » et « où », voire entre « et » et « est », mais la perfection n'est point de ce monde et chacun sait que l'on n'a jamais fait d'omelette sans casser quelques œufs. De même, qui a pu oublier que le chapeau de la cime — entendez cet accent circonflexe dont on a par trop tendance à coiffer le sommet en question — est tombé dans l'abîme ? Reconnaissons que l'on n'a rien inventé de mieux depuis lors, à l'exception, bien sûr, des rectifications orthographiques de 1990, lesquelles se sont appliquées, en décrochant des portemanteaux de l'histoire bon nombre de ces couvre-chefs incongrus, à nous dessiner un monde désespérément plat, sans relief aucun.

Mais la phrase du jour, que nous inspire une actualité cinématographique un tantinet bégayante, n'est autre que la non moins fameuse : « Les si n'aiment pas les ré. » À moins qu'à cette version musicale vous ne préfériez l'halieutique : « Les scies n'aiment pas les raies. » Peu importe, finalement, puisque, encore une fois, le but du jeu est de proscrire l'usage du futur et du conditionnel dans une proposition subordonnée de condition introduite par la conjonction « si ».

Ce but fut-il atteint ? On peut légitimement en douter, à en juger par les dérapages fort peu contrôlés auxquels nous exposent, chaque jour que Dieu fait, les conversations ordinaires. Ce qui est sûr, en revanche, et nous pouvons aisément en témoigner, c'est que l'opération ne fut pas exempte, il s'en faut, de dommages collatéraux.

En effet, rien ne ressemble plus à un « si » qu'un « si ». Or, ce que la phrase mnémotechnique ne dit pas, c'est qu'elle ne vaut pas pour celui de l'interrogation indirecte : « Je me suis longtemps demandé si nos Bleus pourraient battre les Néo-Zélandais » n'a rien, évidemment, que de très correct. Elle ne vaut pas davantage pour celui qui marque, non plus une condition, mais une concession : « Si l'on aurait aimé en savoir plus sur ce qui s'est vraiment passé dans la chambre du Sofitel, il reste que la confession télévisée de DSK a fait exploser l'Audimat » est tout aussi irréprochable aux yeux du grammairien, qui voit sans doute dans ce tour une ellipse de « s'il est vrai que l'on aurait aimé... ».

Ce bon Grevisse va même plus loin dans la provocation en réclamant, des plus justement, les mêmes dérogations pour certaines tournures où le remplacement du futur ou du conditionnel serait préjudiciable au sens de la phrase. C'est ainsi que l'on dira fort bien : « Du diable si j'aurais imaginé un tel dénouement pour le procès Tchernobyl » ou « Comme si les dirigeants du LOSC n'auraient pas dû enfermer Park à double tour dans sa chambre ! »

Seulement voilà : parce que l'on a presque toujours tort d'avoir raison tout seul, combien de fois n'avons-nous pas renoncé à user du futur ou du conditionnel après ces « si »-là, de peur de nous le voir reprocher et d'entendre aussitôt claquer le sentencieux et sans appel « Les si n'aiment pas les ré » ? Non, décidément, cette phrase-là, si j'aurais su, je ne l'aurais pas retenue !