Polémique au sujet de la greffe du visage

Tout le monde fait la tête !

< mardi 13 décembre 2005 >
Chronique

L'avenir dira si le traitement immunosuppresseur actuellement suivi par Isabelle, première personne au monde à avoir subi une greffe partielle du visage, lui permettra d'éviter le rejet tant redouté. Ce qui est sûr, c'est que l'on n'aura pas échappé à celui de la communauté scientifique. Le Conseil d'orientation de l'Agence de biomédecine, qui n'aurait pas été consulté, estime avoir dans cette affaire perdu la face : un comble après une telle transplantation ! Quant aux chirurgiens plasticiens qui, à tort ou à raison, ont le sentiment de s'être fait doubler par les professeurs Duvauchelle et Dubernard, ils éprouvent d'évidentes difficultés à faire... bonne figure ! C'est qu'il sera toujours plus facile à des scientifiques de haut vol de greffer un visage que de s'en composer un : si paradoxal que cela puisse paraître, ces as de la suture sont aussi des plus prompts à en découdre...

Au demeurant, et à seule fin de détendre l'atmosphère, rappelons ici que pareille controverse ne vaut pas que l'on s'abîme le portrait : la première transplantation du visage fut de toute façon linguistique et elle eut lieu... il y a plus de neuf siècles ! C'est vers 1080, en effet, que l'on greffa le suffixe -age sur le mot d'ancien français vis. Ce vis que l'on devait au latin visus, à l'origine « faculté de voir » puis, par extension de sens, « aspect, apparence ». Ce vis qui s'est maintenu jusqu'au dix-septième siècle mais qui ne survit plus guère, aujourd'hui, que dans la locution vis-à-vis (dont on oublie trop souvent qu'elle signifie, stricto sensu, « visage contre visage ») ou, de manière moins perceptible encore, dans notre avis, vestige méconnu de la lointaine expression ce m'est à vis, « ce me semble » ! Contrairement à ce que beaucoup croient, en raison peut-être de la vogue que connaît le dérivé visagiste, visage est le plus ancien des mots par lesquels on désigne la partie antérieure de notre tête. Face n'est apparu que cent cinquante ans après. Tête n'a lui-même pris ce sens qu'à partir du treizième siècle. Quant à notre populaire figure, il lui aura fallu patienter quatre cents ans de plus pour être attesté dans cette acception ! Un coup d'œil dans le rétro de nature, du moins nous l'espérons, à rétablir un semblant de sérénité chez nos virtuoses de la plastie, lesquels sont doués — qui s'en étonnera ? — d'une sensibilité à fleur de peau. Pourtant, ils seront toujours plus convaincants quand ils nous retouchent le nez que quand ils se bouffent le leur !