ON EN PARLE
Vas-y, Jeannot !

Numéro 550
avril 2026
Est-il croix plus lourde à porter que celle du chroniqueur de langue ? Elle ne fait pas seulement de vous un professionnel de l’aigreur, jamais content de ce qu’il lit, voit ou entend : elle vous condamne à une infaillibilité qui n’est manifestement pas de ce monde. Vous pouvez en effet compter sur ceux que vous reprenez (fût-ce avec tact) pour se rappeler à votre mauvais souvenir le jour où, par inadvertance, vous mettrez vos pas dans leurs indignes traces.
Quelques éclairs trop parsemés dans ce ciel presque uniformément sombre : ces rares fois où l’impéritie grammaticale mène moins à la grimace de douleur qu’au fou rire. Témoin ces janotismes (on écrit aussi jeannotismes, le diminutif de Jean ayant beaucoup servi à désigner un sot, notamment dans les comédies du XVIIIe siècle), entendez ces constructions baroques qui débouchent sur une incongruité burlesque. L’exemple retenu par l’Académie française pour son Dictionnaire (« J’ai envoyé un lièvre à mon avocat que j’ai tué à la chasse ») a le mérite d’être simple et clair : on ne comprend que trop que l’équivoque résulte de l’ordre choisi pour les groupes de mots, et qu’il eût été plus sûr, pour s’éviter toute confusion sur l’antécédent du pronom que, d’accrocher la relative au lièvre plutôt qu’à l’avocat.
Simple, clair… et crédible : la distraction peut en effet vous conduire à de telles ambiguïtés. Comme ne manqueraient pas de dire des footballeurs dos au mur des « sponsors », il y avait sans doute « la place » pour des exemples autrement croustillants, mais dont l’authenticité ne nous semble pas garantie : Avec « Je vais m’occuper du chien de ma belle-mère que l’on ne va pas tarder à faire piquer », est-on encore dans la maladresse, ou déjà dans l’humour vache ?
Toujours est-il qu’un lecteur attentif (il est des chasseurs de janotismes comme il en existe de contrepèteries involontaires) nous a fait récemment l’offrande de deux pépites relevées dans ce que Le Canard enchaîné appellerait « la presse déchaînée ». La première, dénichée sur la page Web de 20 minutes, pourrait bien marginaliser la thèse du pompier qui se bornerait à être pyromane : « La jeune femme, mère de deux enfants de 7 et 10 ans, avait été découverte vendredi éviscérée, égorgée et partiellement brûlée par des pompiers ». On ne sait si l’auteur de ce « chapeau casquette » (les footeux nous comprendront là encore) s’est fait à son tour incendier par les soldats du feu, mais il y aurait de quoi !
Pis encore, ce communiqué du service police-justice de BFM TV, lequel n’y va pas non plus de main morte : « Épuisée par sa prise en charge, une septuagénaire tue son mari atteint d’Alzheimer à coups de marteau dans le Doubs. » C’est déjà plus doux que dans le dos, mais on ne serait pas outre mesure surpris si le Département venait à porter plainte !
Elle n’est pas belle, la langue, quand elle nous fait payer comptant nos à-peu-près ?


