ON EN PARLE
Cartésien, le français ?

Numéro 547
janvier 2026
Il en va de l’amour de la langue comme de l’amour tout court. S’il lui arrive de nous aveugler, il ne doit point nous faire nier ses défauts. Non seulement ils existent, mais ils iraient — horresco referens ! — jusqu’à nous faire douter de cette qualité que l’on a toujours saluée comme sa principale : la clarté.
N’allons pas chercher plus loin que dans un article récent de la presse footballistique. Ce jour-là, il est consacré à un attaquant dont on écrit : « Il n’est plus qu’une pointe de vitesse. » Et le lecteur attentif de s’interroger : critique ou louange ? Faut-il comprendre que, ces derniers temps, il n’a plus pour lui que cette rapidité, qui lui permet encore de trouer ponctuellement les défenses adverses, mais ne compense pas ses limites dans d’autres domaines (technique, vision du jeu, capacité à se fondre dans le collectif…) ? Ou, au contraire (rien que ça !), que de plus en plus ce joueur démontre qu’il a d’autres cordes à son arc, au point de devenir complet ? Point d’autre issue, ici, que de s’en remettre à la tonalité d’ensemble de l’article, lequel nous décrit un footballeur sur une pente ascendante, pour trancher en faveur du compliment. La grammaire, elle, n’en a pas moins échoué dans ce qui reste sa mission première : nous mettre à l’abri de l’équivoque. Seule circonstance atténuante à faire valoir : mieux aurait valu ici préférer à la locution restrictive ne… que son alter ego seulement. « Il n'est plus seulement une pointe de vitesse » n’eût laissé aucune place à l’ambiguïté.
Une autre preuve ? Elle remontera au temps pas si lointain où, au même rythme que la chimio lui ôtait les siens, nous nous faisions des cheveux pour Florent Pagny, aux prises avec le cancer. Il nous souvient d’être alors tombé sur une interview, ainsi annoncée sur la Toile : « “Il n’a jamais pensé qu’à sa gueule” » : Inca, le fils de Florent Pagny, confie ce que la maladie de son père a changé dans leur relation. » Ce que nous avons d’abord pensé, nous, c’est que le crabe les avait rapprochés, alors qu’auparavant le chanteur, accaparé par sa carrière, se souciait de sa progéniture comme d’une guigne. Ce que démentent heureusement le corps de l’article et sa conclusion : « "Mon père a toujours été là pour les siens. Il n'a jamais pensé qu'à sa gueule", se réjouit-il. »
Il fallait donc comprendre que jamais il n’était arrivé à cet altruiste de ne penser qu’à sa carrière, les deux négations s’annulant. Le hic, c’est qu’en français l’adverbe jamais intervient moins souvent pour nier la négation que pour la renforcer. Témoin ce commentaire à propos d’un ouvrage du regretté Wolinski : « Georges Wolinski ne pense qu'à ça.[…] Ce livre, qui n'est autre que le journal intime qu'il tenait lorsqu'il était lycéen, prouve qu'il n'a jamais pensé qu'à ça. »
Inquiétant, vous ne trouvez pas ?


