ON EN PARLE

Les dommages de l'intérêt

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Numéros 542 et 543
juillet-août 2025

Sur fond de crise de la vocation chez les enseignants, il n’est actuellement question, sur la Toile, que d’« élèves désintéressés » dans les classes. Voilà qui n’est pas sans étonner de prime abord, le désintéressement passant d’ordinaire pour une authentique qualité, qui n’a de surcroît jamais compté parmi les plus répandues dans notre société moderne : la voir se répandre sur les bancs de l’école, loin d’agir comme un repoussoir, devrait au contraire constituer une formidable motivation !

On l’aura évidemment compris, c’est du côté du mot que le bât blesse : au regard de la définition qu’en donnent aujourd’hui (et depuis longtemps) nos dictionnaires, un élève désintéressé ne saurait être qu’un apprenant plus soucieux de s’instruire et de se cultiver que de se projeter à terme (le plus court possible) dans une existence qui tiendrait de la sinécure lucrative. On se pince… À la décharge d’icelui, reconnaissons que c’est souvent là, tout autant sinon plus, l’obsession utilitaire de ses géniteurs, d’abord préoccupés par le « job » juteux que permettra de décrocher le sacro-saint diplôme. Vous avez vraiment dit désintéressement ?

À l’origine de ce quiproquo tragique, la confusion, aussi compréhensible que regrettable d’ailleurs, entre désintérêt et désintéressement. Quand le premier ne fait que traduire un manque, voire une absence d’intérêt, autrement dit une lassitude teintée d’indifférence pour ne pas dire d’écœurement, le second désigne une capacité trop rare à s’affranchir de son intérêt personnel, qui ressortit, elle, à l’altruisme et à la générosité et peut même, excusez du peu, donner des gages d’objectivité et d’impartialité. Écoutez la différence et jugez à cette aune de l’ambiguïté que peut entretenir l’usage inconsidéré de l’adjectif désintéressé dans un contexte peu défini ! Le risque est d’autant plus grand que le verbe correspondant, à l’inverse, charrie moins de satisfecit que d’indignation : quand on se désintéresse de quelque chose, c’est généralement de tout sauf de l’argent…

Pour couper court à tout malentendu qui résulterait de la spécialisation du vocable, nos lexicographes ont peu à peu confiné notre désintéressement dans son acception strictement laudative, oubliant volontairement sa rivale moins reluisante. Hanse et Blampain, dans leur Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne, ne se sont pas privés d’enfoncer le clou en remarquant que désintéressé ne se dit plus dans le sens de « qui n'éprouve pas d'intérêt, de curiosité pour quelque chose ». On serait bien inspiré de suivre leur conseil et de ne plus voir dans les classes d’aujourd’hui (pour peu que ce fût vrai, évidemment !), plutôt que des élèves « désintéressés », qu’un public peu ou pas du tout concerné par ce qu’on lui enseigne. C’est que périphrase claire vaudra toujours mieux que raccourci équivoque !