ON EN PARLE
Quand la montagne
accouche d'une souris...

Numéro 541
juin 2025
Il n’y a pas si longtemps, c’était encore l’apanage d’une presse à sensation qui, pour satisfaire le voyeurisme latent de son lectorat, laissait espérer dans ses titres ce qu’elle serait impuissante à confirmer dans ses articles, à moins de verser dans la désinformation pure et simple. Sur la Toile, aujourd’hui, où rien ne compte que d’accrocher, le procédé est devenu monnaie courante, pour ne pas dire la règle. Les enseignes les plus respectables elles-mêmes ne dédaignent plus de recourir à ce genre de racolage, au besoin en se drapant dans les meilleures intentions, parmi lesquelles — un comble ! — le souci d’inciter le lecteur à exercer son sens critique : sous prétexte de dénoncer les théories du complot et de passer leurs thèses au révélateur du fameux « fact-checking » (le dernier bidule à la mode pour évoquer ce qui n’est au fond que le b.a.-ba du travail journalistique, à savoir vérifier les faits), on n’en profite pas moins au passage du frisson que procure le délire complotiste. Peu importe que le démenti soit sans appel, la condamnation sans recours, l’essentiel est que la question, si farfelue soit-elle, ait pu être posée et nourrir les fantasmes de qui veut y croire !
Mais n’allons pas nous fourvoyer dans une réflexion éthique qui ne siérait guère au chroniqueur de langue pour nous en tenir à la famille de mots (racoler, racolage, racoleur) qui caractérise ces pratiques pour le moins douteuses. Eux aussi, d’une certaine façon, font figure de souris, eu égard à la montagne attendue ! Ne les gratifie-t-on pas volontiers, qui d’un « c », qui d’un « l », pour pallier une nudité qui paraîtrait presque déplacée au royaume des consonnes doubles ? Faut-il rappeler que l’usager, s’il ne déteste rien tant que de multiplier les intéressées au sein d’un même mot (les malheureux flottille, mallette, atterrissage en savent quelque chose), a en contrepartie horreur du vide : qu’aucune lettre ne soit ici doublée ferait presque désespérer d’une langue qui l’avait habitué à mieux !
On nous dira sans doute que l’étymologie devrait avoir raison des hésitations : racoler, n’est-ce pas attraper par le… col, embrasser en quelque sorte ? Cela dit, certaines étreintes s’apparentant à de la glu, doit-on s’étonner que d’aucuns préfèrent relever là des traces de colle ? On leur concédera que l’homonymie, en l’espèce, ne fait pas bien les choses !
De même, comment ne pas reconnaître que le doublement du « c » ne déparerait pas un paysage riche en raccorder, raccourcir, et surtout raccrocher, la sémantique de ce dernier verbe n’étant pas, finalement, si éloignée de celui qui nous occupe aujourd’hui : le titre racoleur n’a-t-il pas vocation, on l’a vu plus haut, à accrocher le chaland ? Et comment réussir à oublier que l’accolade, plus proche encore par l’étymologie, se gargarise impunément, elle, de ses deux « c » ? Ce monde-là est décidément sans pitié.


