ON EN PARLE
Quand le choc fait chic...

Numéro 540
mai 2025
« Vous allez être choqué… » Telle est l’antienne de la Toile, laquelle, c’est vrai, n’est jamais en retard d’une formule accrocheuse pour appâter le chaland. Il n’y aurait donc là rien de bien surprenant en soi si un tant soit peu d’attention ne nous portait à voir dans ce tour une nouvelle preuve de l’anglicisation rampante de notre langue.
Très tôt en français, en effet, et quand le choc initial (à l’étymologie incertaine mais très probablement germanique) n’aurait eu d’autre ambition déclarée que de traduire un « coup », un « heurt », le verbe choquer a été pris en mauvaise part en se spécialisant, au figuré, dans une acception franchement négative. On aura d’autant moins de mal à le comprendre qu’un heurt est souvent désagréable, et presque toujours douloureux. Nos dictionnaires n’ont jamais transigé sur ce point. Celui de l’Académie au premier chef, lequel persiste et signe dans sa neuvième et dernière édition : « produire une impression désagréable sur l’organe d’un sens », « offenser, scandaliser ». Une fois n’est pas coutume pourtant, la quasi-totalité de ses concurrents, d’ordinaire soucieux de se montrer dans l’air du temps, sont loin de faire sécession. Les synonymes qu’ils proposent, jusques et y compris dans leurs versions informatiques (blesser, chiffonner, contrarier, déplaire, désobliger, froisser, heurter, indigner, offusquer, révolter, traumatiser, ulcérer, vexer) ne font pas davantage dans la neutralité béate ! Quant au disruptif Dico de Garnier, déclinaison sur papier du Wiktionnaire, s’il fait bien mention d’un nouveau sens figuré (« causer un traumatisme émotionnel »), il ne franchit pas pour autant le Rubicon de la tradition, tant il est vrai qu’en dehors de l’électrochoc il ne saurait y avoir de traumatisme heureux.
Pourquoi, dès lors, se gargarise-t-on de chocs éminemment positifs ? On se dit de plus en plus régulièrement choqué de la beauté d’une montre ou du talent d’un footballeur. Gabriel Attal lui-même, alors ministre de l’Éducation, n’avait-il pas fait du « choc des savoirs » le remède ultime à la dégradation de notre enseignement ?
N'allez pas chercher trop loin les raisons de ce revirement : elles trouvent sans doute leur source dans un verbe to shock autrement polyvalent (on serait tenté d’écrire ici « versatile », au sens anglais du terme) que le nôtre, surtout sur le sol américain.
D’aucuns jugeront salutaire ce retour aux sources. D’autres s’effraieront de l’ambiguïté qu’il favorisera immanquablement, puisque, pour évoquer le côté rose de la chose, les charmer, épater, impressionner, séduire, toucher ne nous manquaient pas ! Mais il faudra sans doute ne plus se contenter d’un titre comme Lewis Hamilton a été choqué par le public français et lire l’article entier pour comprendre qu’il a en réalité été soufflé par le soutien chaleureux du public en question. Qui l’eût cru, de prime abord ?


