ON EN PARLE
Du bon usage du pléonasme

Numéro 539
avril 2025
Si vous pensez que vous n’êtes pas né(e) de la dernière pluie, dites-le. Et de cette façon plutôt qu’en claironnant que vous n’êtes pas « un perdreau de l’année ». On pourrait vous rétorquer que ledit perdreau étant, stricto sensu, une perdrix de l’année, vous commettez là un pléonasme.
On vous rassure tout de suite : il n’y aurait pas mort d’homme. Il vous suffirait de convoquer quelques-uns des juges de paix qui campent dans la bibliothèque pour constater que les cautions ne manquent pas. Passe encore que le Petit Robert cite sans sourciller une Virginie Despentes rassemblant dans un même mépris « les enfants de chœur, les perdreaux de l’année, les candides et les imbéciles » : les écrivains prennent volontiers des libertés avec la langue et leur parole oublie quelquefois d’être d’évangile. Mais le Petit Larousse ne se cache derrière personne pour recenser le tour en question, qu’il juge tout au plus « familier et plaisant ». Même son de cloche chez nos immortels. Y aurait-il donc pléonasme et pléonasme ?
Sans même parler de celui que l’on perpètre des plus volontairement, à des fins stylistiques et expressives, à l’instar de Molière dans son Tartuffe (« Je l’ai vu, dis-je, vu , de mes propres yeux vu, Ce qu’on appelle vu »), il en est d’autres au sujet desquels les avis se font moins tranchés, et la réprobation moins unanime.
Maurice Grevisse se montre par exemple indulgent, dans son Bon Usage, pour les mots « dont la valeur primitive s’est estompée ». Verra-t-on sérieusement un pléonasme dans le fait de comparer une chose avec une autre, sous prétexte que ce avec fait double emploi avec le com- issu du cum latin ? Vouerait-on aux gémonies notre aujourd’hui, le seul hui ayant longtemps suffi à la tâche en signifiant déjà « ce jour » en latin ? La réponse se trouve d’autant plus dans la question que l’usager hésite de moins en moins à ajouter des wagons au petit train Interlude, en se gargarisant depuis des lustres de ce au jour d’aujourd’hui qui ne fait pas frémir que les puristes. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire… double ?
La question est : « Où mettre le curseur ? » Peut-être sied-il de chercher du côté de la mesure et du bon sens. Vous redoutez de n’être pas compris en vous contentant du seul perdreau ou du seul briscard ? C’est peut-être que le perdreau de l’année et le vieux briscard sont entrés dans les mœurs, au point de n’être plus perçus comme d’inutiles redondances. De même, quand vous annoncez que vous saupoudrez un mets, vous craignez que l’on ne vous demande : « De quoi ? » Un coup d’œil au dictionnaire vous confirmera que le sel (pourtant gravé dans le sau- de saupoudrer) ne va plus de soi : on peut fort bien, aujourd’hui, saupoudrer quelque chose de farine, de sucre ou de chapelure. Gardons-nous donc, en la matière, de nous faire plus royalistes que le roi !


