ON EN PARLE
Le supplice de la question

Numéro 538
mars 2025
Nous ne faisons pas allusion à celui qui était, jadis, infligé aux accusés afin de leur arracher des aveux, mais bel et bien à la torture que représente, de nos jours, l'expression de l'interrogation indirecte pour l'usager un tant soit peu respectueux de nos usages grammaticaux.
Où est en effet le temps béni où les « C'est qu'est-ce que je dis » étaient le seul fait du cancre de Pause Café ? Les plateaux grouillent désormais de « sachants » enclins à oublier que l'interrogation, quand elle élit domicile dans une subordonnée, obéit à ses propres codes : plus d'inversion du sujet ni de point d'interrogation (« Comment fait-il ? », mais « On se demande comment il fait ») et, au besoin, substitution de ce que à qu'est-ce que (« Qu'est ce qu'il mijote ?, mais « Tâche de savoir ce qu'il mijote »). Or, il est de moins en moins rare d'entendre un député déclarer : « Moi, j'attends du président de la République qu'il nous dise qu'est-ce qu'il va faire sur ce sujet. »
Au demeurant, et pour peu que cela soit possible, il y a pis : à savoir cette manie, visiblement inspirée de l'anglais (about how, on how), qui consiste à faire suivre une préposition (laquelle, en français, introduit un nom ou un pronom) d'une interrogative indirecte. Les colonnes de nos journaux sont pleines de ces solécismes de gala : « Le ministre s'interroge sur comment gérer la récréation » (Le Monde) ; « Ils s'interrogent sur pourquoi les élèves [...] tunisiens n'étudient pas dans leur langue maternelle » (Mediapart) ; « Il faut toujours replacer l'architecture dans son contexte. S'interroger sur quand cela a été fait... » (Sud-Ouest) ; « Elle a voulu s'interroger sur où en sont aujourd'hui les questions qui n'ont cessé d'agiter son œuvre » (France Culture) ; « Si le ministre continuait ainsi, il serait permis de s'interroger sur combien de temps encore il faudrait le soutenir » (RTL)...
Pour ne pas retourner le couteau dans la plaie (mais c'est à regret, et parce que nous vengera la prétérition), on ne soulignera pas que l'usage du verbe demander nous eût mis à l'abri de toutes ces horreurs : se demander comment gérer, pourquoi les élèves, quand cela a été fait, où en sont les questions, combien de temps encore. Mais il faut croire que ce dernier est devenu bien plat aux yeux de nombre d'intellos plus prompts à s'interroger, voire, plus chic encore, à se questionner...
Doit également jouer la fascination qu'exerce aujourd'hui la préposition sur, qui enjoint aux personnages en quête de hauteur que nous sommes de travailler sur plutôt qu'à Paris ! Mais, quand cela serait, mieux vaudrait la faire suivre d'un substantif et s'interroger sur la manière de gérer la récréation, ou sur les raisons pour lesquelles on n'étudie pas dans sa langue maternelle. N'allez pourtant pas le répéter à nos linguistes atterrés, qui pensent que la langue française ne s'est jamais si bien portée...


