ON EN PARLE

Plus de peur que de... mots !

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Numéro 537
février 2025

Les hypocondriaques vous le confirmeront : rien de tel que de feuilleter un dictionnaire médical (ou de naviguer sur les équivalents que propose la Toile) pour frémir d’importance. Le choc des photos certes (ah ! ce cabinet des horreurs dermatologiques !), mais aussi le poids des mots : qui pourrait ici sérieusement contester que la « tachycardie paroxystique » impressionne autrement que les palpitations ?

C’est à se demander quelquefois si le corps médical ne prend pas un malin plaisir à nous torturer avec le mot avant de le faire avec la chose. Je suis de ceux qui n’ont jamais compris pourquoi, à la — sinon empathique, du moins présentable — « salle d’opération » d’antan, s’est substitué depuis longtemps ce « bloc opératoire », dont le nom claque aux oreilles pour évoquer les pires images d’un univers concentrationnaire.

Fort heureusement, les règles les plus impitoyables connaissent elles-mêmes leurs exceptions. Il est en effet de rares domaines où le jargon médical apparaît plus clément que la parlure vulgaire. Témoin cette « avulsion », largement inconnue du grand public, mais qui gagnerait à faire des adeptes parmi ceux qui, à l’instar de l’auteur de ces lignes, appréhendent de s’abandonner aux mains traîtresses du chirurgien-dentiste.

Le commun s’est longtemps contenté du verbe arracher. L’atteste la vitalité de la locution « mentir comme un arracheur de dents ». Elle devrait l’existence au fait que, jadis et en la matière, nombreuse était l’offre sur la place publique : les charlatans ne manquaient pas pour proposer leurs services, qu’ils prétendaient évidemment doux et attentionnés, pour ne pas dire sans douleur. On aura deviné, eu égard à la technique balbutiante (pour ne pas dire primitive) de l’époque, que ce genre de promesse n’engageait que celui qui avait envie d’y croire, et que l’action était rarement la sœur du rêve.

Est-il besoin de préciser que le mot arrachage, pour adapté qu’il fût à la situation, n’avait rien qui pût rassurer : le r doublé comme le ch qui suivait avaient tout de la bande-annonce avant le film ! Une onomatopée à lui tout seul. On se soucia bien de lui trouver un substitut dans l’extraction, mais force est de reconnaître que ce fut là tomber de Charybde en Scylla : le ex inaugural soulignait assez jusqu’où il faudrait descendre afin d’assurer la prise, le traction qui suit, fort de ses groupes consonantiques tr et ct, que la dent ne se rendrait pas sans combattre.

On se demande bien pourquoi l’avulsion, vieille de plus de six siècles pourtant, n’a pas fait recette. Un a privatif infiniment plus discret que le ex de tout à l’heure, avant une opération facilitée par la liquide l et la sifflante s : si la phonétique avait des propriétés anesthésiantes, elle ne se servirait pas d’autres instruments.

Reste à vérifier tout ça sur le terrain. Je vous en reparle le mois prochain. Enfin, j’espère !