ON EN PARLE
Des mots comme s'il en... neigeait

Numéro 536
décembre 2024-janvier 2025
N’allez pas croire qu’il n’y ait que les grands esprits pour se rencontrer ! Les grands dictionnaires le font tout autant quand la magie de Noël les incite à approfondir leur communion plutôt qu’à cultiver leur différence. Sans s’être donné… le mot (il ne faut quand même pas exagérer !), ils nous en offrent ici une pleine brassée.
Personne ne s’étonnera que les éditions Le Robert aient confié la tâche à leur auteur fétiche des fins d’année, le dialectologue Mathieu Avanzi. Était-il homme plus désigné que celui qui sait ce que l’on dit et de quoi l’on dîne chez les autres pour nous conter ce Fabuleux Destin des mots. De 1960 à nos jours ? Des premières pages où l’on « prend son pied » aux dernières où l’on « s’enjaille », c’est un plaisir sans cesse renouvelé. De Tupperware en mégabassine, de Minitel en webinaire, et même de sida en covid, difficile de résister à ce tourbillon qui rappelle et apprend beaucoup. D’autant que, derrière ce travail qui sait se faire oublier, telle la cage dont Prévert effaçait les barreaux, on devine l’ombre tutélaire d’Alain Rey, lequel consacra sa vie entière à mettre des mots sur les mœurs.
Il s’en trouvera sans doute plus d’un pour regretter que ces « soixante années de vie française » se racontent de moins en moins… en français. On ne saurait en tenir rigueur au lexicographe, dont le métier, souligne la préface, consiste à « suivre les évolutions du monde ». En voudra-t-on davantage à qui pense, au rebours dudit Alain selon qui le lexicographe « court après la langue sans la rattraper tout à fait », que, parfois, il la rattrape un peu trop ?
Pour son propre ouvrage, Du Poilu au Métavers, la maison d’en face, entendez Larousse, a misé sur le collectif, dépêchant sur les traces de l’histoire les grandes plumes de son écurie : Bernard Cerquiglini, linguiste et conseiller scientifique du Petit Larousse ; le professeur de lexicologie Jean Pruvost, parrain de l’édition 2025 ; la présidente de l’Association Pierre-Larousse, Micheline Guilpain-Giraud, et nombre d’autres. Si l’on a doublé la mise, ce n’est pas pour faire deux fois mieux que le concurrent mais pour fêter les cent vingt ans du dictionnaire à la Semeuse. Là encore, du crapouillot au cyberharcèlement en passant par la minijupe, le transistor et l’apartheid, c’est un feu d’artifice de vocables qui nous parlent de nous, comme des décennies successives qu’ils nous ont aidés à traverser.
Tout cela pour (re)dire que rien ne ressemblera jamais moins à Robert que Larousse, et vice versa ! De l’improbable rencontre décrite plus haut, il ressort que chacun reste fidèle à une vision qui dépasse de beaucoup le seul cadre de la langue : frontières larges ouvertes là, immigration plus choisie ici ; souci constant d’intégration par ici, ode à la diversité assumée par là. Heureux sommes-nous de pouvoir slalomer entre ces deux partis pris, qui se complètent au moins autant qu’ils s’opposent !
Du Poilu au Métavers (éd. Larousse), broché ; 192 p. 14,7 x 20,5 cm, 14,95 €
Le Fabuleux Destin des mots (éd. Le Robert), relié ; 192 p. 23 x 28,5 cm, 24,90 €


