ON EN PARLE

Moins qu'une faute, une erreur ?

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Numéro 535
novembre 2024

On vit une époque formidable. Capable, pour peu que l’on s’émeuve de la dégradation constante de l’écrit, de nous faire valoir, histoire de nous rassurer, que le fond compte autrement que la forme. Mais tout autant de s’attaquer aux mots plutôt qu’aux choses. Qu’importe le paradoxe, après tout, pourvu que l’on y gagne bonne conscience et paix de l’esprit !

Naguère — siérait-il déjà d’écrire jadis ? —, on ne rougissait pas de faire des « fautes », on s’ingéniait surtout à les corriger. Aujourd’hui, loin d’aller à la racine du mal, on préfère s’en prendre au feuillage. Dans le droit fil de cette société de faux-semblants qui veut croire que le retrait d’un mot dans un titre d’Agatha Christie nous lavera de l’infamie de l’esclavage, nos enseignants (ne parlons plus de professeurs, de maîtres encore moins, de peur de ressusciter de douloureux clivages !) sont priés de remballer leurs fautes d’antan pour ne plus parler que d’erreurs.

C’est que la faute, nous explique-t-on, a tout pour traumatiser ces chères têtes (plus question non plus de les dire blondes, vous devinerez aisément pourquoi) dont on eût pourtant pensé, à en juger par un monde qui, chaque jour, semble s’ensauvager davantage, qu’elles avaient le cuir plus épais. La faute, connotation morale oblige, nous culpabilise, alors que l’erreur, elle, réputée humaine depuis l’Antiquité (du moins quand on ne persévère pas, mais passons) relève du véniel. Mieux, elle est un itinéraire Bis sur le chemin de la vérité : n’apprend-on pas, c’est bien connu, de ses erreurs ?

Dont acte. Et loin de nous, il va sans dire, l’ambition de lutter contre ce pédagogiquement correct. Son ancêtre politique n’a-t-il pas fait la preuve de ses bienfaits, en débouchant sur le monde fraternel et enfin apaisé dans lequel nous vivons désormais ? Tout au plus, et par acquit de conscience, nous bornerons-nous à sonder l’étymologie, dans le secret espoir qu’elle nous confortera dans l’idée que la cause est juste !

Or, que nous dit-elle, l’étymologie ? que faute descend du latin fallere, lequel, conjugué au passif, signifiait « se tromper », « être dans… l’erreur » ! Pas de quoi construire un mur entre les deux termes. L’évolution sémantique y pousserait-elle davantage ? Il faudrait y croire pour le voir. Si les dimensions morale et religieuse sont très tôt présentes, il y a belle lurette (dès le XVe siècle, précisent nos dictionnaires, soit longtemps avant que l’on ne se soucie d’orthographe) que le sens du vocable s’est étendu à tout « manquement à une règle, dans un art ou une discipline intellectuelle » : « Faute a glissé de “péché, action immorale” à “erreur ayant des conséquences pratiques” », confirme Alain Rey dans son Dictionnaire historique de la langue française.

Ne serait-on pas là occupé, une nouvelle fois, à casser le thermomètre ?