Ce « voire » qui nous en fait voir
de toutes les couleurs...

< dimanche 13 septembre 2015 >
Chronique

Il est des mots qu'il faudrait oublier, tant ils semblent nés pour nous faire trébucher. Témoin l'adverbe « voire », dont le crédit est directement proportionnel aux problèmes qu'il nous pose. Que l'on en juge...

Passons sur l'orthographe, qui ne surprendra plus que les profanes et les distraits. Le « e » final, qui nous rappelle que l'intéressé n'a rien à voir avec le verbe voir, est devenu secret de Polichinelle. Bernard Pivot lui-même n'y recourait qu'avec parcimonie dans ses dictées, c'est dire.

Autrement consistant est le débat sur l'opportunité du même qui le suit plus souvent qu'à son tour. S'agit-il d'un pléonasme ? Oui, vocifèrent ceux pour qui, voire signifiant déjà « et même », point trop n'en faut ! Non, rétorquent d'autres, lesquels se retranchent derrière le sens initial de voire, à savoir « vraiment, véritablement ». Entre l'arbre et l'écorce, nous nous garderons de mettre le doigt : on remarquera simplement que personne ne vous reprochera jamais d'employer voire seul, quand le contraire reste à prouver !

Mais l'écueil majeur est, paradoxalement, celui dont on parle le moins. Il nous a pourtant sauté aux oreilles il y a quelque quinze jours, alors que Xavier Bertrand était, à RTL, l'invité d'Olivier Mazerolle. Évoquant les migrants que les forces de l'ordre interceptent à Calais et déplacent « de quelques centaines de mètres jusqu'à un rond-point qui s'appelle Rivière-Neuve », le candidat à la présidence de la Région a précisé qu'ils ressayaient « à nouveau dans la nuit, voire même le lendemain ».

Pour ce qui est du pléonasme, au moins, Xavier Bertrand a de toute évidence tranché. Mais il y a plus intéressant... L'adverbe voire traduisant par essence une surenchère, un crescendo, une escalade dans l'expression, il faut veiller à ce qu'il introduise quelque chose qui va plus loin, qui étonne plus que ce qui précède. Et qui ne verrait ici que le fait de récidiver la nuit même en dit plus long sur la détermination de nos migrants que de remettre ça au lendemain ? C'est « ils ressaient à nouveau le lendemain, voire dans la nuit » qu'il aurait fallu dire, ou encore « ils ressaient, sinon dans la nuit, du moins le lendemain ».

Voilà pour qui voudrait pouvoir tout prendre au pied de la lettre. Mais, dans un tel contexte, est-ce si important ? Voire (comme on disait autrefois) !