Défendre la langue fait-il nécessairement
de vous un « grammar nazi » ?

< dimanche 5 juillet 2015 >
Chronique

L'expression fait florès et s'applique, on s'en serait douté, à ces intégristes de la syntaxe qui n'ont de cesse, chaque jour que Dieu fait, qu'ils n'aient pourfendu les horreurs orthographiques qu'ils croisent sur leur chemin.

Elle peut choquer. On a beau être accoutumé à ces excès de langage qui font que, dans quelque domaine que ce soit, on est souvent le « nazi » ou le « fasciste » de quelqu'un, il y a des termes qui indisposent. On a beau faire la part de l'humour — lequel nous enseigne qu'un mot, à moins de rêver d'une société d'ilotes, n'est jamais à prendre au pied de la lettre —, il y a des parallèles qui tuent.

Elle peut aussi amuser. D'aucuns, pour se sentir visés, s'en draperaient plutôt, comme jadis les impressionnistes : d'une raillerie, ils firent leur image de marque ! On sourira en outre à cette nouvelle preuve de l'anglomanie galopante : s'il est un pays au monde où la langue, depuis la fondation de l'Académie, est une affaire d'État, c'est bien la France ! Pourquoi donner à la chose un nom anglais, puisqu'on sait les Anglo-Saxons infiniment plus tolérants sur ce terrain que nous ne pourrons jamais l'être nous-mêmes ?

Elle peut surtout faire réfléchir. Comment reprendre sans blesser ? Quelle est la limite à ne pas dépasser ? À partir de quand l'Alceste le mieux intentionné du monde devient-il un misanthrope ? Le Bescherelle ta mère qui sévit sur la Toile sert-il la langue ou contribue-t-il à la faire prendre un peu plus encore en grippe ? Autant de questions auxquelles il serait plus aisé de répondre si l'homme n'était pas depuis toujours condamné, dixit Blaise Pascal, à être mi-ange, mi-bête...

La ligne blanche n'est pas si difficile à tracer. Tant que l'on n'a en tête que la nécessaire défense d'une langue qui est notre bien commun, nazi doit être tenu pour une intolérable insulte. En revanche, dès que nous nous servons de la langue pour dominer l'autre, pour étaler une supposée supériorité, la formule susdite, pour excessive qu'elle soit, a le mérite de nous rappeler qu'aucune cause ne vaudra jamais que nous lui sacrifiions la dignité de notre semblable. La cuistrerie, voilà l'ennemie ! Le salut passe bien plutôt par une pédagogie souriante : patience et longueur de temps, là comme ailleurs, font plus que force ni que rage !